Une ame perdue..
Il est quelques personnes particulieres qui ont traversé ma vie. Pas des amitiés non, juste des anecdotes a moyen terme.
Ce fut le cas vers mes 16 ans. Mes années lycée étaient placées sous le signe de l'amusement et de l'amitié ; Ma vie au quotidien un peu moins rose : hebergée dans une famille d'accueil qui m'était étrangere et avec laquelle je n'avais aucune affinité. Je n'y suis d'ailleurs pas restée longtemps, mais ceci n'est pas l'objet de mon ecrit de ce soir.
Le sujet de ce texte est celui que je croisais un soir par semaine, le jeudi : journée ou mes cours s'achevaient au plus tard. Le chemin du retour me parraissait alors un peu penible pour une marche, et souvent je prennais le bus pour rentrer plus rapidement. Il se trouvait alors la, au fond, et descendait au meme arret que moi..
Je ne le voyais pas veritablement au debut, je distinguais sa silhouette et son eternel survetement bleu. Je l'entendais surtout. Ces quelques mots, toujours les meme, qu'il psalmodiait en me suivant.. d'un ton monocorde.. aussi lancinant que le rythme de ses pas.
On fini par s'habituer a tout. Et aussi etrange que cela puisse paraitre, n'importe quel detail peut se transformer en routine amusante a force d'habitude. Tous les jeudis soirs, a la meme heure, depuis le meme arret de bus et tout au long de la rue mal eclairée menant a la maison ou je logeais, l'histoire se repetait.. J'étais l'auditrice privilegiée de celui que je surnommais alors presque affectueusement "mon sadique".
Il suffit d'un détail pour que les choses changent, pour que les masques tombent et qu'une personne vous apparaisse sous un jour insoupconné. Ce détail fut un éclat de rire de ma part, un de ces jeudis où à l'heure precise, à la minute pres, j'entendais les habituels qualifiquatifs obcenes lancés furieusement envers la gente feminine toute entiere que je semblais alors representer a moi seule.
De cet eclat de rire s'ensuivit une ebauche de discussion. Un echange de paroles avec cet etre qui semblait alors tout autre, s'exprimant d'une voix différente.. une partie plus humaine se devoilait sous mes yeux.
Un etre malade certes, mais qui avait fini par trouver en ces jeudis une autre voie. Il marchait a present a ma hauteur, se confiait, s'etonnait meme d'une de mes rares absences. J'étais devenue bien malgré moi la confidente de cet homme atypique. Un homme qui toutefois se savait malade, en perte de reperes, un homme qui ne refusait pas les soins psychiatriques.. un homme sans veritable agressivité, ni d'autres passages a l'acte hormis les paroles.
Puis l'année scolaire s'est achevée, puis encore une fois j'ai deménagé pour un autre foyer, et cette petite anecdote est tombée aux oubliettes.
Jusqu'a cette semaine. Jusqu'a ce vendredi soir ou, fait ou pas du hasard, mon regard a ballayé l'ensemble des clients de la caisse voisine de la mienne ou je patientais tranquillement avant de regler mes quelques achats.
Il était la.. de suite je l'ai reconnu.
Il a vieilli bien sur, son visage était plus emacié que dans mon souvenir, cheveux clairsemés et legerement vouté. Mon sadique.. 20 ans plus tard nos chemins se croisaient a nouveau.
Je n'ai pas pu oter mon regard de lui jusqu'a ce qu'il disparaisse de ma vue. Mes souvenirs ont ressurgis et.. etrangement, j'ai été emue.. attristée. Je l'ai observé, et j'ai été touchée par sa difficulté a remplir son sac de ses quelques courses, touchée par ses gestes desordonnés et repetitifs. Par son regard aussi, fuyant tout autre qui passait dans son champ de vision, nez au sol, tel un animal apeuré.
A ce moment meme j'ai presque eu de la peine, je n'ai ressenti en lui qu'une ame perdue..
Par Tenebrae76, Dimanche 20 Janvier 2008 à 23:07 GMT+2 dans In Profundis (article, RSS)






